Au gré des échanges, des conférences et évènements qui font vivre le plan d’action, vous nous interpellez régulièrement. Nous listons ici vos questions fréquentes et tentons d’y répondre au mieux avec l’aide des expertes et des experts qui accompagnent le plan d’action.
La décolonisation : de quoi s’agit-il ?
Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le terme "décolonisation" fait référence au processus historique de libération des peuples colonisés de la domination des puissances coloniales.
Mais l’accession de nombreux pays à l’indépendance n’a pas pour autant mis fin au maintien de rapports coloniaux dans les esprits et sur le plan politique, économique et culturel. Dès lors, dans les années 1990, des chercheurs et des chercheuses ont proposé d’en élargir le sens. Le terme de « décolonisation » est désormais utilisé pour dénoncer la persistance de ces rapports de pouvoir coloniaux dans les sociétés contemporaines et des conséquences qui en découlent, en particulier à l’égard des personnes racisées. Décoloniser signifie dès lors vouloir mettre fin à cette domination pour instaurer une véritable égalité.
La démarche décoloniale conteste l’idée que des connaissances puissent être totalement neutres. Elle critique aussi la vision du monde centrée sur l’Europe et souligne comment la modernité s’est construite sur l’exploitation et les inégalités fondées sur la race.
La décolonisation est un processus global qui ne concerne pas seulement le niveau politique. Elle touche aussi les mentalités, l’espace public, l’éducation, l’architecture, l’économie, le droit international, et bien d’autres aspects de la société.
Pour aller plus loin :
- Vers la décolonisation de l’espace public en Région de Bruxelles-Capitale : cadre de réflexion et recommandations. Rapport du groupe de travail, Bruxelles, urban.brussels, février 2022 (Rapport 2022).
- COLIN Philippe et QUIROZ Lissel, Pensées décoloniales. Une introduction aux théories critiques d’Amérique latine, Paris, Zones/La Découverte, 2023.
- CONNELL Raewyn, Décoloniser le savoir. Sciences sociales et théorie du Sud, traduit par HEL GUEDJ Johan Frédérik, Paris, Payot et Rivages, 2024.
- DUFOIX Stéphane, Décolonial, Paris, Anamosa, 2023.
- RUTAZIBWA Olivia Umurerwa, Het einde van de witte wereld. Een dekoloniaal manifest, Berchem, EPO, 2020.
- THIONG’O Ngugi Wa, Décoloniser l’esprit, traduit par PRUDHOMME Sylvain, Paris, La Fabrique, 2011.
Qu’est-ce que la décolonisation de l’espace public ?
L’espace public désigne l’ensemble des lieux accessibles à tous : rues, places et parcs, etc., mais aussi les musées et leurs collections. C’est par ailleurs un lieu du débat politique et de la circulation démocratique des points de vue. Depuis quelques années, contestation et débats s’y sont multipliés.
Ces discussions ne concernent pas seulement le patrimoine culturel colonial. En effet, l’espace public n’est pas neutre et il est porteur de valeurs et de choix hérités du passé.
Aujourd’hui, certains prônent une décolonisation de l’espace public. Contrairement aux idées reçues, cette décolonisation ne signifie pas effacer toutes les traces du passé colonial. Il s’agit de les appréhender autrement.
La décolonisation de l’espace public consiste à repenser la mémoire coloniale en combinant révision des représentations, transmission des connaissances sur l’histoire coloniale et réflexion sur leurs impacts actuels en Belgique et en Afrique [Rapport 2022, p. 218].
Pour y parvenir, il faut à la fois identifier les traces coloniales et documenter leur signification de même que les faits et les personnes auxquels elles rendent hommage. Cette démarche de contextualisation doit s’accompagner d’un débat ouvert avec les citoyennes et citoyens. Un processus de participation et un espace de dialogue, appuyés sur des outils scientifiques, doivent être ouverts autour de chaque trace coloniale. L’objectif est de coconstruire d’autres approches, par exemple, par l’installation de panneaux explicatifs ou d’œuvres artistiques. Il importe également de valoriser dans l’espace public bruxellois les actions et les engagements des Burundais, Congolais et Rwandais.
Pour aller plus loin :
- Vers la décolonisation de l’espace public en Région de Bruxelles-Capitale : cadre de réflexion et recommandations. Rapport du groupe de travail, Bruxelles, Urban.brussels, février 2022 (Rapport 2022).
- GODDEERIS Idesbald, « Mapping the Colonial Past in the Public Space. A Comparison between Belgium and the Netherlands », in BMGN - Low Countries Historical Review, vol. 135, no 1, 2020, p. 70 94.
- KESTELOOT Chantal, « Décoloniser l’espace public ? », in Journal of Belgian History, vol. LII, no 4, 2022, p. 125 138.
- PAQUOT Thierry, L’espace public, Paris, La Découverte, 2024.
- TRUDDAÏU Julien et al., « Décoloniser l’espace public, un enjeu démocratique », in Bruxelles Laïque Echos, no 120, avril 2023, p. 20 24.
- VERBEKE Davy, « Verlegde Sisyfus een steen? Gecontesteerd Belgisch koloniaal erfgoed en de herdenking van de herdeking (2004-2020) », in Brood en Rozen. Tijdschrift voor de geschiedenis van sociale bewegingen, no 3, 2020, p. 50 59.
Qu’est-ce qu’une trace coloniale ?
La notion de trace est difficile à définir. Il s’agit de marques, de symboles se trouvant dans l’espace public. Ces traces sont le fruit de choix opérés dans le passé et comme telles, elles continuent de nous influencer. Ces traces peuvent tout à la fois concerner les guerres mondiales, la place des femmes dans la société mais aussi le passé colonial.
En ce domaine, l’espace public bruxellois comporte une multitude de traces qui font référence au passé colonial de manière directe ou indirecte : monuments, statues, bâtiments, toponymie, œuvres d’art, parcs, etc.
Dans le cadre du plan d’action, il s’agit en premier lieu d’identifier, en Région de Bruxelles-Capitale, les traces qui font écho à la période de la colonisation belge durant l’État indépendant du Congo (1885-1908), le Congo belge (1908-1960) et le Ruanda-Urundi (1919-1962).
Bien que créées après à la période de la colonisation, les traces qui renvoient à l’histoire des présences burundaises, congolaises, rwandaises en Belgique de même que la création récente de traces décoloniales seront également prises en compte.
Pour aller plus loin :
- Vers la décolonisation de l’espace public en Région de Bruxelles-Capitale : cadre de réflexion et recommandations. Rapport du groupe de travail, Bruxelles, urban.brussels, février 2022 (Rapport 2022).
- Bruxelles en Mouvements, no 297 : Bruxelles, ville congolaise, novembre-décembre 2018.
- GODDEERIS Idesbald, « Colonial Streets and Statues: Postcolonial Belgium in the Public Space », in Postcolonial Studies, vol. 18, no 4, 2015, p. 397 409.
- LEWIS Nicholas, Traces et tensions en terrain colonial. Bruxelles et la colonisation belge du Congo, Paris, Shed Publishing, 2023.
- STANARD Matthew G., The Leopard, the Lion, and the Cock. Colonial Memories and Monuments in Belgium, Leuven, Leuven University Press, 2019.
Les statues reflètent-elles l’histoire ou les mémoires ?
Les statues et les monuments sont le reflet de ce que les sociétés – ou du moins leurs dirigeants – ont jugé suffisamment important à un moment de leur histoire pour se voir attribuer une place dans l’espace public.
Il ne s’agit donc pas d’histoire mais de la mémoire des choix posés ou de visions partagées dans le passé. Ces choix et ces conceptions peuvent ne plus correspondre aux valeurs d’aujourd’hui et sont donc susceptibles d’être contestés. Cela ne signifie nullement effacer l’histoire mais bien porter un regard différent sur ce passé et sur les choix posés il y a des décennies. L’histoire se définit en effet comme la connaissance critique et évolutive du passé. Elle est le fruit de recherches menées collectivement et contradictoirement par les historiens et les historiennes.
En conclusion, modifier, déplacer ou retirer des monuments ou des statues ne signifie en rien effacer l’histoire. Que du contraire, il s’agit bel et bien de donner plus de place à l’histoire dans l’espace public.
Pour aller plus loin :
- Vers la décolonisation de l’espace public en Région de Bruxelles-Capitale : cadre de réflexion et recommandations. Rapport du groupe de travail, Bruxelles, urban.brussels, février 2022 [Rapport 2022].
- GENSBURGER Sarah, « Pourquoi déboulonne-t-on des statues qui n’intéressent (presque) personne ? », in The Conversation, 29 juin 2020.
- GENSBURGER Sarah et WÜSTENBERG Jenny, Dé-commémoration. Quand le monde déboulonne des statues et renomme des rues, Paris, Fayard, 2023.
- KESTELOOT Chantal, « Léopold II et les autres. Des statues controversées dans l’espace public en Belgique », in Politika, 27 juin 2023.
- LALOUETTE Jacqueline, Les statues de la discorde, Paris, Passés composés, 2021.
- TILLIER Bertrand, La disgrâce des statues. Essai sur les conflits de mémoire, de la Révolution française à Black Lives Matter, Paris, Payot & Rivages, 2022.
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